La guerre avec des yeux d’enfants : entre jeux et traumatismes
Un nounours, un poste de radio, un chandail, un fusil en bois, des tuyaux cassés, chaque objet raconte une histoire, triste ou attendrissante, au War Childhood Museum, le Musée de l’enfance dans la guerre.
Le petit musée à l’atmosphère tamisée, situé en plein cœur de Sarajevo, en Bosnie, nous plonge dans des souvenirs d’enfants, à l’état brut. Ouvert en 2017, il accueille 25 000 visiteurs par an.
Ce sont des adultes, marqués par la guerre de Bosnie pendant leur enfance, qui en ont fourni la matière première. Âgés d’une trentaine d’années aujourd’hui, ils ont répondu à un appel lancé sur une plateforme en ligne par Jasminko Halilovic, qui voulait recueillir des témoignages parmi les personnes de sa génération.
Il a reçu rapidement plus de 1000 réponses. Beaucoup de personnes disaient qu’elles avaient des objets directement liés à leurs souvenirs de la guerre et proposaient de les partager
, raconte la directrice du musée, Amina Krvavac.
Le siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie a laissé des traces dans les cœurs et les esprits, en plus de causer la mort de plus de 11 000 personnes, dont 1500 enfants.
La collection du musée comprend 6000 objets, mais seuls une quarantaine sont exposés à la fois, pour ne pas submerger le visiteur.
Un lapin bleu tout moelleux attire l’attention, assis dans une vitrine. L’histoire de sa très jeune propriétaire à l’époque, Meliha, est sobre et terriblement triste.

Un lapin bleu donné par Meliha qui a vécu la guerre dans sa petite enfance.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Je ne me souviens pas de mon frère
, peut-on lire. Ils l’ont enlevé des bras de ma mère et l’ont tué. On a fui la maison sans fermer la porte derrière nous. Puis on a vécu dans un camp de réfugiés. Ce lapin bleu est la seule chose qui m’apportait de la joie. Sa couleur et son sourire éclairaient les jours les plus sombres. J’ai donné tout le reste de mes jouets et gardé seulement ce lapin.
Meliha, née en 1991
Pourquoi mettre en valeur ce que les enfants ont vécu pendant la guerre?
Ils ont vécu la guerre, ils ont été influencés par la guerre, mais d’un autre côté, ils n’en sont pas responsables
, explique Amina Krvavac. L’important, c’est de leur donner l’espace pour exprimer leurs souvenirs. Cette expérience, ce message donné par l’enfant, offre une bonne base de dialogue pour l’avenir.

La directrice du War Childhood Museum, Amina Krvavac.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
La directrice du War Childhood Museum, Amina Krvavac, montre des tuyaux coupés et tordus qui proviennent de structures de jeux pour enfants. Une bombe est tombée dans le parc où ils jouaient et a fait plusieurs morts et blessés.
Dans une autre vitrine se trouve un exemplaire des fameuses trousses humanitaires délivrées à la population par les soldats des Nations unies. Elles contenaient des crayons pour les enfants.
C’était une connexion avec le reste du monde. On sentait que quelqu’un se souciait de nous et savait que nous existions sur cette planète
, dit Mirela Geko, une femme dans la trentaine rencontrée au musée.
Perdre une petite sœur
Mirela raconte qu’elle a été blessée à l’abdomen à l’âge de 5 ans, dans une attaque à la grenade qui a tué 9 personnes à Sarajevo, dont 5 enfants, et fait de nombreux blessés.
Elle n’a pas su tout de suite ce qui était arrivé à sa petite sœur de 2 ans et demi. Ses parents ne savaient pas comment le lui annoncer.

Le 19 décembre 1995, Stevo Pekez, un père en deuil, se recueille sur la tombe de sa fille Tina, 11 ans, tuée lors d'un bombardement alors qu'elle jouait à l'extérieur de sa maison.
Photo : Radio-Canada / Chris Helgren
Pendant quatre mois, j’ai insisté pour la voir, parce que j’étais convaincue qu’elle était à l’hôpital
, raconte Mirela. Mes parents ont fini par me dire que ma petite sœur était morte. Ils l’ont expliqué de cette façon : il y a des gens qui sont méchants et qui font du mal aux gens innocents. C’est tout ce qu’ils ont dit, sans faire de distinctions ethniques ou autres.
Ils voulaient éviter qu’elle ne développe de la haine envers une ethnie en particulier.
Aujourd’hui, alors que le pays est divisé politiquement en trois groupes, Serbes, Croates et Bosniaques, Mirela ne veut pas être catégorisée. Elle se présente comme Bosnienne, une habitante de la Bosnie-Herzégovine. Ma sœur, dit-elle, et les nombreux autres enfants dans chaque camp n’ont pas perdu leurs vies pour que nous soyons mis dans des cases.
Le musée a établi des collaborations pour mettre en valeur le vécu des enfants dans une vingtaine de zones de conflits à travers le monde, dont l’Ukraine, l’Afghanistan, la Syrie et Gaza.

Cette robe violette brodée de fils jaunes appartenait à une fillette de 6 ans à Gaza, en 2014. Elle avait prévu de la porter à l’Aïd, mais les bombardements l’en ont empêchée.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Curieusement, les souvenirs qui remontent à la surface, chez des adultes qui ont vécu la guerre quand ils étaient enfants, ne sont pas toujours tristes.
Danser sur Phil Collins avec des amies
Meida Vojic vient de Bihac, une ville située dans l’ouest de la Bosnie, près de la Croatie. C’est une très belle ville, dit-elle, avec une très belle rivière, qui me manque beaucoup.
Meida a quitté son village d’enfance pour étudier à Sarajevo, à l’âge de 17 ans. Elle est maintenant professeure de français et traductrice littéraire. Au tout début de la guerre, elle avait 11 ans et s’en souvient toujours.
Je vais m’en souvenir toute ma vie, parce que c’était une période très exigeante, très bizarre, très heureuse aussi. On n’avait pas de jouets, pas de chocolat, pas de téléphone. On a dû trouver des moyens de nous embellir les jours.
En pleine guerre, Meida a fondé un groupe de danse avec ses amies. On voulait être à la mode, suivre la musique, et on a essayé de faire des chorégraphies. On dansait dans nos maisons.

Meida Vojic se fait interviewer vers 1993 à propos de son groupe de danse, créé en pleine guerre avec ses amies, à Bihac. (Photo d'archives)
Photo : Gracieusté
Même quand il n’y avait pas d’électricité, ce qui était fréquent, elles trouvaient une façon de créer, sans la musique. Puis elles adaptaient la chorégraphie dès qu’elles pouvaient à nouveau entendre leurs chansons préférées de Phil Collins et d'autres stars internationales.
Comme j’étais enfant, j’étais en quelque sorte emprisonnée, mais j’étais aussi libre, libre dans le sens où mon imagination était libre
, dit Meida. Quand je pense à cette période, je pense à ça. Oui, c’était dangereux, on avait peur, mais on a appris comment survivre.
Difficile de se projeter dans l’avenir en pleine guerre. Elle vivait au temps présent : On voulait profiter des jours. Tous les jours, on essayait d’en faire le maximum.
Du Nutella maison
Ana Mocnaj se souvient qu’à 7 ans, elle vivait dans un quartier de Sarajevo occupé par les Serbes, dans un immeuble près des barricades. Les grenades pleuvaient sur l'édifice, qui a fini par brûler, poussant la famille à déménager.

Ana Mocnaj pendant la guerre sur son balcon à Sarajevo, devant un mur criblé de trous d'obus et autres projectiles.
Photo : Radio-Canada / (Gracieuseté)
J’ai quelques images, je me souviens des caves, parce qu’on a passé beaucoup de temps dans les caves
, dit cette enseignante de Sarajevo en fouillant dans sa mémoire.
Elle aussi se souvient des bons moments, des paquets humanitaires qui arrivaient comme des cadeaux de Noël, même si ses parents s’indignaient tout haut que la date de péremption des aliments était dépassée.
Elle se souvient des recettes que sa mère préparait, du Nutella maison avec deux ingrédients, du cacao et de l’eau. C’était très délicieux
, dit-elle en souriant.
Des moments heureux, quelques bulles d’insouciance, malgré le vacarme des bombes, les privations quotidiennes et la menace constante des tirs de francs-tireurs.

Deux Bosniaques tirent un enfant sur une luge, le 16 février 1994, à Sarajevo.
Photo : afp via getty images / PASCAL GUYOT
À 7 ans, la petite Hatidža ne comprenait pas la gravité de la guerre. Tout était un terrain de jeu à explorer. Avec ses amis, elle collectionnait des éclats de grenade : On pouvait en échanger un gros contre cinq petits
, se remémore-t-elle.
Mais le traumatisme surgit comme une bombe à retardement.
Je ne me sentais pas traumatisée. Mais plus tard, j'ai eu des crises de panique, des trucs comme ça
, confie Hatidža Hadžimuhamedović, aujourd’hui 40 ans, designer de costumes, diplômée de l’Académie des beaux-arts et journaliste télé. C’est la preuve que ça a laissé des traces.
Des corps chargés dans des camions
Sa voix s’étouffe et ses yeux sont d’un seul coup baignés de larmes. J'ai perdu des amis, mon cousin, mes deux oncles…
, dit-elle dans un sanglot. Je suis désolée. Parfois j'en parle et ça va. Mais je suis allée en psychothérapie plus tard. Et certaines des choses que j'ai vécues, j'ai réalisé que c'étaient des traumatismes.

Hatidža Hadžimuhamedović, rencontrée au War Childhood Museum, évoque des souvenirs traumatisants de son enfance pendant la guerre.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Il y a des choses qu’elle a complètement effacées, mais qui sont là.
J’ai cru que ma mère était morte, à deux reprises, parce qu’elle ne rentrait pas
, raconte-t-elle. J’ai vu des choses, comme des corps chargés dans des camions, au marché [lors d’une attaque par un obus]. Des grenades qui tombaient, des choses comme ça. Je n'avais pas réalisé à l'époque que c'était traumatisant.
Elle a compris que c’était un stress post-traumatique. Comme en vivent probablement de nombreux adultes de son âge.
Je ne crois pas qu'un enfant qui était ici pendant la guerre puisse n’avoir aucun trauma.
Meida, qui dansait avec ses amies dans des maisons sans électricité, s’efforce de ne pas transmettre à sa fille de 11 ans ses propres peurs. Comme celle des feux d’artifice. Ou l’anxiété qui revient quand une guerre éclate quelque part ailleurs dans le monde.
Elle ne peut s’empêcher de faire des comparaisons. Elle a le même âge que moi à l’époque. Et maintenant, la guerre me semble encore plus affreuse
, dit-elle. C’est une expérience qui nous renforce, qui nous fait mûrir plus tôt, mais aussi qui laisse des traces pendant très longtemps, même inconsciemment.

Un jouet bricolé avec de vieux vêtements et autres matériaux en guise de cadeau d'anniversaire pour les 13 ans d'une jeune fille en Bosnie en 1993, en pleine guerre.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Brûler ses souvenirs
Certains enfants ou adolescents ont écrit leur journal, une façon d’avoir quelqu’un à qui se confier, comme autrefois Anne Frank, pendant la Deuxième Guerre mondiale.
C’était un petit journal dans lequel je racontais le quotidien, en détail
, dit Rusmir Smajilhodzic, journaliste à Sarajevo, qui avait 13 ans au déclenchement de la guerre. Ce que je mangeais, qui je voyais, les amis, les premières amours.
C’était de l’or pour les historiens ou les musées. Mais il ne voulait pas garder de traces. Peut-être deux ans après la guerre, je l’ai brûlé
, dit-il sans grand regret. Je ne voulais pas le retrouver un jour et lire tous ces détails.
Rusmir a appris le français un petit peu à l’école, mais surtout en allant voir régulièrement un bataillon français de la Force de protection des Nations unies, qui se trouvait pas loin de chez lui. J’allais leur parler, passer du temps avec eux, faire du sport, ils me donnaient des choses à manger. C’était une façon pour moi de fuir le siège. C’était un monde un peu à part, où je me sentais protégé.
L’adolescent s’est fait adopter par les militaires, qui l’emmenaient avec eux comme interprète livrer de l’eau ou de la soupe à la population. Il les aidait à échanger quelques phrases avec les gens du quartier.

Distribution d'eau à la population par des militaires français de la FORPRONU à Sarajevo, en 1995
Photo : Getty Images / AFP / JOEL ROBINE
Cette expérience lui a été très utile. C’est un peu le tournant de ma vie
, dit-il.
Parler français lui a ouvert des portes après la guerre. Il a travaillé pour le Centre culturel français de Sarajevo, puis a obtenu une bourse pour étudier en France, avant de se faire embaucher à l’Agence France-Presse, où il travaille depuis 20 ans, en poste dans les Balkans.
Depuis le premier jour où je suis allé devant cette base rencontrer le premier soldat, tout va un peu dans la même direction
, dit Rusmir. La guerre, malgré toute son horreur, a eu au moins cette conséquence heureuse dans sa vie.
C’était peut-être une façon de donner un sens à quelque chose qui n’en avait pas. Et de tirer quelque chose de bien, même dans les circonstances qui ne sont pas les meilleures. C’est comme dans la vie. C’est un peu une leçon que j’ai apprise et que je n’ai jamais oubliée.
Rusmir a maintenant deux enfants de 12 et 18 ans, mais il ne parle jamais de la guerre avec eux. Quand il se promène dans Sarajevo, des images lui reviennent, mais il les chasse aussitôt.
Il n’est pas non plus allé au Musée de l’enfance dans la guerre. Comme une madeleine de Proust, les objets qu’il contient feraient remonter trop d’émotions.

Un fusil en bois et des bidons pour aller chercher de l'eau, au War Childhood Museum à Sarajevo.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
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